Autour d'Ecuras. Journal d'Histoire locale, monuments, folklore.
Par Mme Fils Dumas-Delage. ISSN : 1153-0014. Tous droits réservés
No 11, Février 1992
- DUEL A SAINT-GERMAIN DE MARTHON - 1727 -

Le duel dont nous parlerons aujourd'hui ressemble plus à un assassinat qu'à un véritable duel, où, deux adversaires tous deux consentants, convenaient de s'affronter devant témoins.
Cette triste mésaventure se passa le 27 mars 1727 et trouva sa tragique conclusion au logis de La Brande, dans la paroisse de Saint-Germain de Marthon. Les deux protagonistes étaient, d'une part, François de Viaud, écuyer, sieur de Cherbonnière, et, d'autre part, Claude Roux, juge de Pranzac. Le second qui refusa le combat fut tué à coups d'épée par le premier.
Les de Viaud étaient, de père en fils, d'intraitables
bretteurs, et forts de leur position de nobles de vieille roche, ils étaient
célèbres dans toute la région pour leurs nombreux duels et autres actes de violence
.
Les Roux faisaient partie de cette bourgeoisie de robe, tardivement anoblie
souvent, qui savait affirmer des vertus de rigueur et d'intelligence. Ne disait-on
pas : "Raide comme la justice de Pranzac" ?
N'oublions pas que la victime était précisément juge de Pranzac.
Nous ne devons pas être surpris par la multiplicité
de ces duels, qui, encore en plein 18ème s., faisaient s'entretuer les fils
de notre noblesse locale. Pourtant, les duels qui avaient décimé plusieurs générations
de tant de familles aristocratiques dans tout le royaume au cours des 16ème
et 17ème s., avaient été réprouvés, sanctionnés par 1' emprisonnement ou la
peine capitale. Il n'est que de faire allusion au châtiment de François de Montmorency-Bouteville,
décapité en 1647 à la suite de ses nombreux duels et du dernier avec Beuvron.
Richelieu fut sans doute celui qui lutta avec le plus de fermeté contre cette
fatale passion des duels.
Dans cette affaire précise, ce qui nous paraît particulièrement révélateur, c'est qu'il ne s'agit pas d'un duel entre deux hobereaux, mais d'une véritable exécution d'un homme de robe par un noble d'épée.
Dès le début du 17ème s., à l'issue de la Fronde,
grande et petite noblesses de France avaient vu leurs prérogatives muselées,
ravalées par Richelieu et Louis XIV. En ce début du 18ème s. une certaine petite
noblesse d'épée, souvent désargentée, privée de positions militaires satisfaisantes,
valorisantes, continuait à tenir à des valeurs archaïques, issues de la féodalité,
et ne pouvait éprouver que jalousie, rancoeur et haine pour cette classe montante
qu'était la grosse bourgeoisie de robe.
De ces avocats, ces huissiers, ces juges, dépendaient alors de plus en plus
la gestion des biens de cette noblesse, la défense de ses intérêts aussi, au
cours de ces innombrables procès que ces hommes de robe savaient, précisément,
diriger dans le sens de leurs propres intérêts.
C'est encore entre les mêmes mains que se trouvaient la gestion des fermages
de la noblesse, enfin le destin de toute sa fortune.
Cette bourgeoisie et noblesse de robe aux talents intelligemment exploités oeuvraient
ainsi à la chute de toute la vieille noblesse de France. Nous pouvons donc concevoir
combien était violent l'antagonisme qui opposait ces deux classes sociales.
Nous avons tenu à ce trop bref et simple exposé d'une situation infiniment complexe,
pour tenter de mieux éclairer le récit du drame survenu à La Brande. Le premier
témoignage est celui de Pierre Bonnin, sieur de La Grange, juge sénéchal de
la baronnie de Marthon, qui habitait le logis de La Brande :
"...étant au milieu de la cour de notre logis de La Brande, paroisse de Saint-Germain,
à voir travailler les ouvriers, il serait entré dans ladite cour trois ou quatre
personnes en criant : "Ah ! mon Dieu ! Monsieur, un homme vient de tomber dans
le chemin, du haut de son cheval et nous croyons qu'il est tué". Ce qui nous
aurait obligé de sortir dehors de notre cour, et à dix ou douze brasses dans
le chemin qui va de Saint-Germain à Rochepine, nous aurions aperçu un homme
par terre et son cheval près de lui. Et nous étant approché de lui, aurions
reconnu que c'était monsieur Roux, sieur de Lajaunière, juge de Pranzac, qui
avait son habit tout ensanglanté. Et lui ayant demandé qui lui avait fait cela,
il nous aurait répondu d'une voix entrecoupée : "Cherbonnière, d'un coup d'épée".
Et l'ayant voulu faire lever, nous aurions remarqué qu'il se mourait, ce qui
nous aurait obligé d'envoyer sur le champ, au bourg de Saint-Germain, chercher
monsieur le Curé, et d'envoyer aussi dans le même instant chez le sieur Penot,
maître chirurgien, pour venir lui donner les secours nécessaires. Et dans le
moment, ledit sieur Curé arriva, et dans l'instant, ledit sieur Roux mourut..."
Il y eut de nombreux témoins de ce drame, et dès le lendemain, plusieurs d'entre eux furent entendus. Parmi eux, un certain François Vigier, âgé de vingt-cinq ans, charpentier, fit la déposition suivante; il revenait de la prière : "Parvenu vis-à-vis du jardin de monsieur de La Grange (Pierre Bonnin, le juge précédemment entendu), il vit venir deux cavaliers, dont le dernier avait son épée à la main, toute nue, qui poursuivait l'autre à grand galop. Et le premier criait : "A mon secours, monsieur de La Grange, je suis mort !" Il tomba de son cheval par terre, au coin de la grange. Ledit sieur de Viaud qui tenait son épée nue l'essuya à son justaucorps et la remit dans son fourreau ..., retourna bride et s'en fut du côté de Chazelles".
Un autre témoignage révélateur fut celui de Prançois
Duteil, âgé de vingt-cinq ans, valet du meunier de Ponsec, paroisse de Saint-Germain,
qui, après l'angélus, revenait du village de La Brousse, paroisse de Rancogne,
où il était allé livrer de la farine.
"Etant parvenu vis-à-vis de la croix du village de La Brousse, paroisse de Saint-Germain,
il entendit la voix de deux personnes qui disaient : "Ne nous faisons point
de mal, je suis honnête homme !" et entendit que l'autre disait : "Il faut que
je te tue !" et vit qu'il frappa de son épée quatre à cinq coups sur l'autre.
Après quoi, les deux cavaliers coururent bride abattue du côté de La Brande.
Le dernier avait son épée nue à la main et disait : "Je t'attraperai bien, mon
bougre !"
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Dans les jours qui suivirent, les témoignages continuèrent
de surgir. Quinze jours plus tard, deux autres témoins furent entendus.
Il s'agissait de Joseph Vigier, quatorze ans, et de Pierre Barraud, trente
ans. La blessure reçue par Claude Roux était mortelle, et
presqu'aussitôt après avoir été touché, ce fut en vain que le juge sénéchal
fit envoyer chercher le sieur Penot, maître chirurgien de la ville de
Marthon. Claude Roux mourut au milieu du chemin, en face du pigeonnier
du logis de La Brande. |
A travers tous ces témoignages, il est évident
que Claude Roux, juge de Pranzac, refuse tout combat avec François de Viaud.
Si cet affrontement semble symbolique et nécessaire au jeune hobereau, il apparaît
effrayant au juge.
Les insultes de Viaud ne font pas naître au coeur de Roux la vindicte attendue
: "A qui parles-tu, fichu gueux ?", "Toi, Jeanfoutre, tu es gentilhomme et coquin
!" laissent Roux plus terrorisé que belliqueux. Notons au passage le reproche
méprisant concernant la noblesse récemment acquise par l'homme de loi.
Quand de Viaud veut forcer Roux à descendre de cheval pour un duel au pistolet,
le premier refuse et ne pense trouver son salut que dans la fuite. Son dessein
est de trouver refuge chez Pierre Bonnin, juge de Marthon, au logis de La Brande.
Juste avant la fuite, éperdu, il s'est réclamé à deux reprises de son "honnêteté"
face à un de Viaud qui, en fait, n'a que faire d'un "honnête homme"... Celui-ci
ne sait que clamer : "Il faut que je te tue !" et donne déjà à sa victime plusieurs
coups d'épée.
Puis c'est la fuite éperdue de Roux vers La Brande, poursuivi par de Viaud,
qui, brandissant son épée, déclare avec suffisance : "Je t'attraperai bien,
mon bougre !". Si le juge est assez chicanier pour avoir raison d'un de Viaud
en affaires, il sait son incapacité à lui faire face dans un duel. Mortellement
blessé par un adversaire qui n'en est pas à son coup d'essai, avant même de
parvenir à La Brande, Roux s'effondre devant le logis du juge de Marthon en
criant : "A mon secours, monsieur de La Grange, je suis mort !". Notons la superbe
indifférence de Viaud, qui, après avoir essuyé son épée pleine de sang sur son
justaucorps, s'éloigne alors tranquillement vers Chazelles.
Certainement plus qu'a un duel, nous avons affaire là à un sanglant règlement
de compte entre deux membres de deux classes sociales qui se haïssent et se
méprisent.
La victime de François de Viaud devait être le grand-père du "Curé Rouge", Jacques Roux, qui, sous la Révolution Française, parvint à effrayer par ses excès de fanatisme et de violence sanguinaire un Marat qui pourtant ne brillait pas par ses sentiments humanitaires.
Sources : - "Dans le temps en Angoumois" par M.
gabriel Delâge, chez Bruno Sépulchre. 1984.
- Archives Départementales de la Charente. Bl-10483