No 14, Août 1992
- LES DUELS -

Nous avons déjà évoqué ce problème des duels, rendu dramatique par leur multiplicité, au cours du 17ème s. en particulier, dans nos N° de février et d'avril 1992.
C'est à maintes reprises que la justice du Procureur du Roi
devait poursuivre ceux qui se battaient en duel, et qui appartenaient pour la
plupart d'entre eux à la noblesse, mais pas exclusivement.
Le 11 février 1642, le Procureur du Roi adresse une remontrance au Lieutenant
Criminel, alléguant que "bien que par les Edits des 29 août 1623, la Déclaration
de Sa Majesté du 28 avril 1638... et les Arrêts de Nos Seigneurs du Parlement
du 7 décembre 1640, sur le fait des duels et rencontres, très expresses inhibitions
et défenses soient faites à tous gentilhommes et autres de se battre en duel,
néanmoins la majeure part de la noblesse et des gentilhommes de la présente
province ne laissent journellement d'y contrevenir" (B1-975 .1)
Quelques années plus tard, c'est au tour du Lieutenant de la Maréchaussée de
se plaindre d'un tel état de fait, le 18 avril 1650 : "... les duels et les
combats singuliers s'étaient rendus si fréquents en la ville d'Angoulême et
dans toute la province que, depuis cinq à six ans, il s'en était tué plus d'un
cent, même au champ de Beaulieu, l'une des places publiques d'Angoulême, aux
yeux et au mépris du magistrat, de la justice et de la rigueur des Ordonnances.
En telle sorte qu'à cause de l'impunité desdits crimes, les duels se rendaient
si fréquents et ordinaires parmi les personnes de toutes sortes de condition,
qu'il se commettait grand nombre de meurtres et de carnage..." (B1-982)
Si les duels obéissaient à certaines règles, les combats à l'épée, au pistolet éclataient partout, pour n'importe quel prétexte, et une véritable passion morbide du duel semblait habiter nobles, soldats, bourgeois.

C'est ainsi qu'à l'Arbre, châtellenie
de Montbron, un duel à quatre contre quatre se déroula le dimanche 15 février
1643. Cet important affrontement mettait donc en scène huit duellistes.
Dans ce duel spectaculaire, le sieur du Mesnieu avait pris pour ses second,
tiers et quart les sieurs de Mazerolles, de Plas et Jean d 'Escravayat .
A l'Arbre, lieu de l'assignation, ils rencontrèrent "quatre autres personnages
du Périgord, auquel combat ils furent blessés et finalement se séparèrent..."
A la suite de cette affaire, le Procureur du Roi demanda qu'une information
soit faite et qu'on lui accordât de faire publier des monitoires dans les églises
afin que la vérité fût connue. Il obtint immédiatement un décret de prise de
corps contre les huit accuses. (Bl-975.2)
Un monitoire était une lettre émanant d'un juge ecclésiastique destinée à obliger ceux qui avait connaissance d'un fait à le révéler. Ce procédé, qui reposait sur la délation et en assurait le secret, était loin de jouir de la faveur populaire.
Ainsi que nous l'avons dit, les duels organisés n'étaient pas uniquement à l'épée. Ils pouvaient être au pistolet, et eux aussi rassembler plusieurs couples de duellistes. C'est le cas de l'exemple suivant, qui rassemble quatre fils de la noblesse locale.
Ce duel à quatre se déroula dans
la paroisse de Saint-Germain, châtellenie de Marthon. Aujourd'hui, cette commune
s'appelle Saint-Germain de Montbron.
Le 17 juin 1679, "le Procureur du Roi remontre qu'il vient d'être averti que
les sieurs de Lessartat Feuillade et de Rancogne se seraient battus en duel,
à pied et à coups de pistolets contre les sieurs de Sainte-Croix Pindray et
de Vassogne, jeudi dernier, quinze du présent mois, proche du lieu de Saint-Germain,
châtellenie de Marthon, dans lequel combat lesdits sieurs de Lessartat et de
Vassogne ont été grièvement blessés de coups d'arme a feu..."
Le Procureur du Roi obtint "permission de faire publier monitoire". La chose fut faite dans les paroisses suivantes : La Rochefoucauld, Rancogne, Marthon, Saint-Germain et Vilhonneur.
Voici des extraits de ce monitoire :
" ... le Procureur du Roi en la Sénéchaussée et Siège Présidial d' Angoumois,
... se plaint à Dieu et à notre Sainte Eglise Catholique ... contre toutes personnes
de l'un ou l'autre sexe qui savent que certains particuliers eurent querelle
en la ville de La Rochefoucauld, le jeudi quinze du mois de juin, deux desquels
montèrent à cheval et s'en allèrent,
Plus contre ceux qui savent que deux autres les suivirent à cheval avec deux
valets,
Plus contre ceux qui savent que lesdits quatre personnages s'étant rencontrés
du côté de Saint-Germain... ils mirent tous quatre pied à terre, prirent leurs
pistolets et, ayant laissé leurs chevaux à leurs valets, allèrent dans un champ
à côté du chemin, où ils se battirent un contre un, à coups de pistolets. Dans
lequel combat, deux furent blessés, dont l'un demeura sur place et fut porté
chez un chirurgien, de laquelle blessure il est décédé.
Et parce que cette action est de celles que Sa Majesté a défendu par ses Ordonnances,
le plaignant nous en rend plainte et permission de faire publier le présent
monitoire, et généralement contre toute personne de tout sexe et condition qui
des choses susdites, sait quelque chose, soit pour l'avoir vu, soit entendu
ou ouï dire..." (Bl-1005)
La victime de ce tragique duel à quatre au pistolet est très vraisemblablement
François, sieur de Lessartat, né en 1647 et mort en 1679, fils de François II
de Saint-Laurent, seigneur de Feuillade.
Sous diverses formes, le duel a toujours existé, dans toutes les civilisations. Dans notre pays, au cours des vingt siècles précédents, il a sans doute changé plusieurs fois de formes, de noms, de nature, mais il a toujours conservé les trois critères fondamentaux qui le caractîsent : la préméditation du combat, l'acceptation de sa propre mort et l'équilibre de l'armement.
C'est au retour des guerres d'Italie que, sous Charles IX,
nait "le préjugé du point d'honneur". Désormais, on ne voit plus dans le duel
une affaire juridique, ni dans son issue un jugement de Dieu, ce qu'il en était
au Moyen-Age avec le duel judiciaire, mais un triomphe de la personnalité, le
moyen de pouvoir prouver sa bravoure et sa vaillance, son appartenance à une
caste, tout ceci mis au service de querelles particulières.
De Charles IX à Louis XVI, soit pendant deux siècles et le règne de six rois,
chacun de ces souverains s'applique à mettre en place un système terriblement
répressif, et par là même à peu près inapplicable. Ce système répressif s'avère
donc impuissant à freiner la fureur des duels, qui, après avoir gagné toute
la noblesse, s'est emparée d'une grande partie de la bourgeoisie. Sous ces règnes
où le pouvoir royal est fortement établi, le duel, plus que tout crime, atteint
la dignité royale, car le duelliste prétend se rendre justice à lui-même et
"rompt la paix sans la permission du roi". Le duel est alors considéré comme
une véritable usurpation du droit de justice royal, comme une révolte contre
son autorité. Le duel est un fléau et le duelliste un rebelle.
Sources :
- Archives Départementales de la Charente (voir référence au cours de l'article)
- La baronnie de Marthon. Abbé Mondon.
- Dans le temps en Angoumois. M. Gabriel Delâge édité chez Bruno Sépulchre.
1984.
- Emotions populaires en Angoumois. M. Gabriel Delâge édité chez Bruno Sépulchre.
1987.