Autour d'Ecuras. Journal d'Histoire locale, monuments, folklore.
Par Mme Fils Dumas-Delage. ISSN : 1153-0014. Tous droits réservés
No 2, Mars 1990

- EN CES TEMPS DE CAREME -
Mais, comme nous le rappelle le vieux dicton: "il faut faire
Carême Prenant avec sa femme et Pâques avec son curé". C'est
que les trois jours gras qui precèdent le carême, culminent avec
les dernières réjouissances du carnaval, dont on ne peut omettre
de parler si l'on veut tenter de donner à l'existence du carême
toute sa signification, et au terme duquel on aura toutes les raisons d'afficher
"une face de careme..."
Depuis l'Antiquité, tous les peuples ont, chacun à leur maniere,
célébré le carnaval, dans la joie, la débauche des
jeux, des spectacles les plus bigarrés, mais ceci, toujours dans la grisante
équivoque du déguisement, du masque. Ces divertissements multiples
qui confondaient toutes les classes sociales, transformaient le quotidien, depuis
le jour des Rois jusqu'à celui des Cendres. Le carnaval, issu des fêtes
païennes, romaines ou gauloises, subsistera après l'avènement
du christianisme qui le récupèrera en faisant coïncider ces
réjouissances avec les fêtes de Noël, du jour de l'An et de
l'Epiphanie.
Déjà dans l'antiquité, l'Egypte célébrait le carnaval avec la fête d'Isis et du Taureau; les Hébreux avec celle des Sorts la Grèce et le Rome antique avec les bacchanales et les saturnales du mois de décembre. On s'abandonnait à une liesse où régnaient la liberté et souvent la licence la plus entière. Les esclaves, revêtus de la toge, pouvaient intervertir les rôles avec leurs maitres. Tout était permis, sous le travestissement qui permettait d'assouvir des besoins de défoulement subit de penchants grossiers, d'explosion de folie passagère, d'orgies alimentaires et sexuelles. Chacun pouvait se livrer avec chacun, sans distinction d'ordre social, à tout ce que pouvaient inspirer les audaces les plus farfelues, les plus provocantes, sous le masque...

Ces formes de libérations salutaires des instincts humains ne furent
pas réprimées par l'Eglise primitive. Pas besoin de psychiatres
alors . . . Ce ne fut guère avant le troisième siècle
que l'Eglise commença à tenter de contenir ces débordements.
Les premiers censeurs condamnèrent les excès des danses et des
plaisirs bruyants, des débauches favorisés par la protection du
déguisement.
Si l'Eglise condamne les excès, elle ne peut endiguer l'élan
de joie, de vie qui explose dans ces réjouissances instinctives. Elle
cherchera à les canaliser d'une manière plus anodine, en instituant
des fêtes liturgiques ou en prenant franchement la tête de fêtes
comme celle de l'Ane, des Fous, des Innocents, etc... Mais, cette liberté
de tout faire avec n'importe qui, n'importe où, sous l'équivoque
grisante du masque, demeurera incontrôlable par les rigueurs de l'Eglise.
Au Moyen Age, le carnaval, bien que moins dissolu que celui de l'Antiquité,
demeurait encore trivial et grossier. La cour de Charles VI mit à la
mode les bals costumes. Le Bal des Ardents faillit coûter la vie au roi
fou, qui, déguisé en ours manqua périr brûlé
vif parmi ses compagnons de débauche.
L'influence de l'Italie à la Renaissance mit en vogue les mascarades
publiques. Au 17ème siècle, en France, c'est le carnaval de Venise
qui avait influencé les fameux bals masqués de l'Opéra,
institués par le Régent en 1715. On y trouvait réunis
dans l'incognito des travestissements, sous le masque et le domino, grands seigneurs,
princes et intrigants de la plus basse espèce.
Après la Terreur, le carnaval reprit avec fureur et les débauches
du Directoire n'eurent rien à envier aux bacchanales antiques. Mais sous
l'Empire, en manière de propagande impériale sans doute, les bals
masqués sont marqués par l'exhibition de costumes militaires rutilants.
Aujourd'hui, le carnaval a bien perdu de sa vogue d'autrefois. Avec un entrain
et un luxe ostentatoire, on continue de le célébrer à Nice.
Il appartient toujours aux enfants, qui, en bandes de plus en plus rares, arborent
joyeusement quelques masques et déguisements.
On peut concevoir que, pour toutes sortes de raisons, le temps du carême
succède aux débordements du carnaval.
Après la dernière flambée du Mardi Gras, le temps du carême
s' installe du mercredi des Cendres au jour de Pâques, symbole de résurrection
spirituelle religieuse, mais essentiellement, depuis la nuit des temps,du jaillissement
de la vie neuve.
De nos jours, l'institution du carême a considérablement perdu
de sa rigueur passée, alors que nos parents connaissaient sa sévérité
relative. Vers 1900, le carême, sous sa forme d'abstinence et jeûne,
se résumait à deux jours par semaine, incluant les quatre derniers
jours de la Semaine Sainte. Mais les dimanches échappaient à tout
interdit religieux.
En fait, cette période de pénitence n'entra en rigueur guère
avant le milieu du troisième siècle. L'Eglise l'instaura d'une
période de dix jours pour la porter à dix semaines par la suite,
comportant un seul repas quotidien fixé au coucher du soleil, puis à
l'époque de Charlemagne (début du 9éme siècle),
cet unique repas fut pris à midi. Au seizième siècle, une
légère collation fut autorisée dans la soirée.
Interdiction de manger de la viande pendant tout le carême. Au Moyen Age,
les bouchers qui osaient en vendre n'étaient condamnés qu'à
de légères peines, bien dans la mentalité de l'époque.
En effet, on les ridiculisait, à la grande joie de tous, en leur faisant
suivre une procession, une morue pendue au cou, un hareng accroché dans
les cheveux. Mais à la Renaissance, ère d'épanouissement
de l'être humain, les sanctions changèrent de nature. Ainsi, en
1595, le Parlement de Paris condamna les bouchers coupables d'avoir vendu de
la viande à la peine de mort, tout simplement.
C'est alors qu'un seul boucher, élu par ses pairs était admis
à exercer son métier en temps de carême, et ceci, uniquement
pour la nourriture des malades. Il avait droit au titre, effectivement honorifique,
de "Boucher du Carême". Devenu un personnage public, au Mardi Gras,
on le promenait dans une charrette à coté d'un très beau
boeuf. Dernière fête populaire avant de plonger dans les austérités
du carême.
Au Moyen Age, si l'on ne pouvait manger de la viande, on n'avait pas le droit
de consommer de lait ni de beurre. Ces interdictions demeuraient encore en vigueur
au début du 20ème siècle, pour certains jours du carême.
Dès 1476, la vente du beurre fut autorisée deux fois par semaine,
moyennant, bien entendu, une redevance spéciale versée au clergé.
C'est ainsi que certaines de nos églises ou cathédrales possédent
un "clocher de beurre", ou bien une "tour de beurre", comme à
Bourges ou à Rouen. Ces splendeurs de l'art gothique ont été
construites grâce aux deniers des fidèles qui se permettaient ainsi
d'alléger les rigueurs du carême. Que leur gourmandise et leur
art de si bien pécher soient remerciés...
Le carême, temps de pénitence essentiellement religieux, fut longtemps
observé grâce au renfort devenu nécessaire des autorités
civiles. Enfreindre les prescriptions de l'Eglise était enfreindre les
lois de l'Etat.
Cependant, dès le milieu du XVIIème siècle, se manifeste
une certaine réaction, autant dans les couches populaires qu à
la Cour du Roi Soleil. A Versailles, maints seigneurs courtisans, habitant auprès
du château, possédaient un hôtel particulier où ils
pouvaient aisément cacher boeufs, vaches, moutons et porcs. Ils les faisaient.
venir nuitamment de leurs terres et abattre discrétement. Mais ces contrevenants
étaient activement recherchés par la police. Son Premier Lieutenant
Général, La Reynie, dirigeait souvent en personne les opérations.
Homme de terrain et fin limier, cet actif pourfendeur d'empoisonneuses princières
aura donc été un défenseur des vertus du carême.
Une anecdote amusante rapporte qu'un soir du 7 mars 1669, La Reynie se présenta
chez la marquise de Beaufremont où se déroulait une grande réception.
La fille de la maison chantait une mélodie de Lulli, entourée
de convives ravis. Et tandis que les accents de sa voix céleste s'envolaient,
un mugissement doux et prolongé lui répondit. La Reynie regarda
avec effroi la jeune interprète qui s'était tue. (C'est qu'il
était plongé à longueur de journées dans les affres
des messes noires et autres horreurs "empoisonnantes"...) Il y eut un long
silence, puis elle reprit son interprétation vaillamment, avec force
et vigueur. La voix du bovin s'éleva à nouveau, La Reynie s'éclipsa,
alla vers les communs où il découvrit un boeuf, qui attendait,
en protestant, de passer de vie à trépas. Il y trouva aussi de
quoi nourrir en viande de longs jours une nombreuse maisonnée, ceci,
sous forme de trois veaux, six moutons, trois porcs...
Madame de Beaufremont fut, par ordre du roi, enfermée pendant un mois
à la Bastille, où elle put enfin manger de la viande à
son gré. Car les repas que les embastillés fortunés se
faisaient servir à leur frais en comportaient à leur convenance,
puisqu'ils étaient les payeurs.
La légende veut encore qu'au XVIIème siècle, le riche prieur
d'Ecuras qui y séjournait de loin en loin, ait contourné très
personnellement cet interdit. La viande d'eau (poisson) étant seule autorisée,
il se dit: tout ce qui est dans l'eau est permis. Donc, il fit abattre des canards
dont il ne fit accommoder que ce qui était dans l'eau: les aiguillettes
et les cuisses, ce qui n'était pas le plus mauvais vous en conviendrez.
Redevenons sérieux avec l'abolition du carême religieux par la
Révolution. Ce projet présenté par Barrère en 1792
à la Convention ne rencontra pas tout le succés escompté.
En mars 1793, nouvelle tentative républicaine avec l'instauration d'un
carême civil. Pendant la durée de trente jours, la population ne
rencontra pas beaucoup de difficultés à s'empécher d'acheter
des viandes et autres denrées prohibées, car celles-ci avaient
à peu près totalement disparu du marché. On avait déjà
assez de mal à assurer l'approvisionnement des armées. On se retrouve
parfois bon citoyen par la force des choses...
Le 27 mars prochain, l'ancienne tradition survivra encore, par ci par là,
avec les défilés du Mardi Gras, qui s'effilochent de plus en plus.
Nous entrerons dans le carême, ce qui se résumera pour certains
à ne pas manger de viande le Vendredi Saint. Alors en souvenir de l'ancienne
coutume, les boucheries seront fermées en grande majorité. C'est
ainsi, qu'au fil du temps, des traditions si fortes, si vivantes, se vident
de leur contenu, et que ne survit qu'une vague formalité pour la plupart
d'entre nous.
Roland Marchive
