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Le voyage de Joachim Duviert

Joachim Duviert (1580-1648) est un peintre (hollandais ?) qui parcourut la France au début du XVIIe siècle, et réalisé des croquis à l’encre de près de quelques 160 villes, lesquels constituent un témoignage topographique précieux du début du XVIIe siècle. Il s’est généralement représenté sur ses croquis, de manière suffisamment reconnaissable pour qu’on puisse ainsi lui attribuer la paternité des oeuvres. Les vues de Montbron (Montberon) et de Villebois, toutes deux réalisées en 1612, n’échappent pas à la règle.

Villebois, 1612
Montberon, 1612
La Rochefoucault, 1612
J. Duviert, sur la vue de Villebois
J. Duviert, sur la vue de Montberon

L’essentiel de sa production connue se situe de 1609 à 1614. De la localisation géographique des croquis réalisés en 1612 par J. Deviert, on peut déduire qu’ils ont été réalisés lors d’un unique voyage le conduisant, du nord au sud, de Paris à Bayonne. Angoulême, La Rochefoucault et Montbron ayant été visités avant Villebois-Lavalette, elle-même précédant Libourne et Fronsac.

 

Croquis de Duviert réalisés en 1611 (en bleu) et en 1612 (en jaune)

De fait, J. Duviert était à cette époque le peintre du duc Henri Piney-Luxembourg (1583-1616) (dit, jeune, prince de Tingry). Dernier héritier mâle de la maison Luxembourg, il effectua divers voyages diplomatiques (Hollande, Danemark, Allemagne, Italie…) sous le règne de Henri III, jusqu’en 1609. Sous le règne de Louis XIII qui lui succéda, il fit partie de la mission diplomatique en vue de préparer le mariage du roi avec Anne d’Autriche.

Le cortège diplomatique partit de Fontainebleau le 6 juin 1612, pour se rendre à Bayonne, puis à Madrid, où il arriva le 17 juillet(c). L’étape de Montbron s’explique par le fait que cette baronnie était entrée dans la maison Luxembourg à l’occasion du mariage du père de Henri, François de Luxembourg, avec Madeleine de Montmorency, fille de Madeleine de Savoie, qui amena ces terres en dot aux Montmorency. C’est à l’occasion de ce voyage que Joachim Duviert réalisa beaucoup des vues qu’on lui connait. Représentant quelques 25 étapes en une quarantaine de jours, la rapidité du voyage explique que les dessins aient du être réalisés rapidement (en témoigne par exemple la vue de Troyes de 1621 par le même auteur, réalisée avec beaucoup plus de soin que cette série). La rapidité d’exécution de ces dessins en constitue cependant le gage d’une fidélité appréciée des historiens contemporains, car elle exclut sans doute les compositions synthétiques faites à partir de plusieurs vues. Ainsi, celle de Villebois aurait pu être réalisée d’un unique point de vue au nord de la ville, depuis la route d’Angoulême.

Détail de la vue de Troyes (1621)

J. Duviert devait se trouver plus tôt, en 1609, au service du duc de Luxembourg, date à laquelle il réalisa son premier dessin de Montbron, ainsi que de Troyes (duché de Piney). Le fait que ses premiers dessins connus coïncident avec le voyage du Prince de Tingry (du 18 novembre 1609 à 1610) en Italie a fait penser qu’il aurait pu rencontrer le prince à cette occasion, de nombreux peintres du XVIIe se rendant en effet dans ce pays pour étudier l’art de la renaissance(d). Cependant, n’étant de retour qu’en 1610(c), il n’aurait pu réaliser la vue de Montbron plus tôt.

Montbron par J. Duviert (1609)

L’emploi de J. Duviert par la maison Luxembourg pris vraisemblablement fin au décès du duc, en 1616, alors qu’il effectuait le difficile voyage de retour de la cour en Espagne, pour fêter le mariage du roi (le prince de Condé était entré en conflit avec la royauté, opposé à cette alliance espagnole, et la guerre civile affectait le royaume. Le voyage de la cour fut aussi perturbé par l’un des hivers les plus durs du siècle).

J. Duviert sur la vue de St Jean Pied de Port en 1614

Ensuite, le cheminement de ses oeuvres jusqu’à nos jours n’est pas totalement connu. On sait qu’elles se trouvaient dans la bibliothèque du roi Louis XV, qui fit l’acquisition en 1753 de 13 150 estampes du fermier général Lallemand de Betz, dont celles-ci.

Selon Joseph Guibert, qui réalisa la notice historique de l’inventaire de la collection de Lallemant de Betz, la collection était un héritage de Claude-Bernard Rousseau (1648-1720), fils de Jean Rousseau (1602-?), échevin de Paris en 1654 et consul en 1649. On ne sait de qui lui-même mes tenait.

Comment lui seraient-elles parvenues ? Ces dessins auraient pu faire partie de la succession de Henri de Luxembourg. Celle-ci fut l’objet d’une immense bataille judiciaire entre les filles de Henri et sa soeur, qui ne se dénoua qu’à l’initiative d’un partage royal. Dans ce conflit, portant sur de très importants biens immobiliers et terriens, il est possible que ces quelques gravures aient simplement suivi le peintre dans sa nouvelle vie, qu’il entama à Troyes. On ne trouve en tout cas pas trace d’un ensemble de 160 dessins dans l’inventaire de la succession du duc.

Si tel est le cas, demeurèrent-elles en la possession du peintre jusqu’à sa mort ? L’inventaire de succession en 1669 de la femme de son fils, Alexandre Duviert, n’en mentionne pas l’existence(d). Cela n’exclue pas que le ménage l’ait eu en sa possession et s’en soit séparé, l’inventaire révélant un logis pauvre et considérablement endetté, qui aurait pu bénéficier d’une telle vente.

On connait très peu d’oeuvres de Duviert postérieures à 1614. Une série de 15 tableaux sur bois en l’église de Vandeuvre comporte un tableau de la nativité portant l’inscription « Joachim pinxit anno 1627 » (« Joachim a peint ceci… »). Si certains en ont déduit que l’ensemble était un don de J. Duviert à l’église, les couleurs, le style et l’encadrement se distinguent des autres tableaux de la série, de sorte qu’on peut penser qu’il s’est agit en réalité d’une réalisation unique visant à compléter la série ou à remplacer un tableau perdu.

Huile sur bois attribuée à J. Duviert (Vendeuvre 1627)
Autre tableau de la série de 15 de Vendeuvre

Il a été dit que J. Duviert serait l’auteur de la gravure représentant Amiens d’après le dessin de Chastillon (1560-1616), dans la Topographie Françoise (1644)(a). Il s’agit en fait de Jacques (ou Jacob) de Weert (1569-1605 ?), avec qui Chastillon avait conclu un contrat de fourniture de plaques gravées(b). Rien n’indique donc que J. Duviert fut aussi graveur.

Au final, on connait essentiellement J. Duviert pour sa production de dessins topographiques, alors qu’il était âgé de moins de 40 ans, passée à la postérité par sa conservation à la bibliothèque royale. Ayant vécu jusqu’à 70 ans, il est probable qu’il ait du assurer la subsistance de sa famille grâce à des commandes, comme celles faites pour des donations aux lieux de culte, qui étaient courantes à l’époque. Il n’était pas alors dans les usages de signer les oeuvres, de sorte qu’il peut s’en trouver encore du peintre non attribuées.

(a) M. Herme-Renault (1981), H. Stein (1894)
(b) G. Fahrat (2025)
(c) N. Vigner (1617)
(d) M. Turquois (1981)